J’ai jamais vraiment réussi à continuer, alors bon… un extrait.
« Il est évident… Que dis-je, inévitable, selon la conjoncture actuelle du monde qui… »
Si la télévision est un bon outil de communication, c’est surtout, j’en suis sûre un puits de désinformation. Cela fait trois jours, exactement, que la crasse s’accumule sur ma vaisselle sale, comme pour me narguer. Si j’avais le courage et l’envie de faire ma ménagère parfaite, j’aurais agit. Mais mon potentiel de désinvolture et d’indifférence était pleinement atteint. A l’heure actuelle, deux solutions s’offraient à moi. La première c’était de me prendre en main, maintenant, avant de finir étouffée sous la saleté qui régnait dans mon appartement, et la seconde, c’était continuer de faire ma larve sur le canapé. Renvoyée, comme ça, sans explication, du jour au lendemain. C’est exactement ce qu’il ne me fallait pas. Et en bonne jeune fille qui a l’habitude de se faire marcher sur les pieds, je n’ai ni saisit la justice, ni tenté quoi que ce soit pour changer ce qui m’arrivait. Comme une fatalité. Ma main se balança dans le vide, avant de s’écraser mollement contre la moquette. Où est cette foutue télécommande? Ah, je la sens là, peut-être même que je peux changer de chaîne sans regarder. Après avoir péniblement cherché le bouton, j’ai abandonné. C’est totalement stupide comme idée. Pourquoi au lieu de me poser ce genre de défi idiot, je ne testerai pas plutôt dans le but de savoir si je suis assez courageuse pour faire la vaisselle? Parce qu’au fond je sais que je préfère rester dans mon canapé à chercher ma télécommande sans regarder, plutôt que de me bouger les fesses. Et mes cheveux, mes longs cheveux bruns, ils devaient franchement ne plus avoir d’allure. J’étais déjà maigre, à force de grignoter les seuls trucs se trouvant dans un périmètre de deux mètres, j’avais épuisé les paquets de chips et la tablette de chocolat. Il fallait vraiment que je me lève, vraiment. Et puis non, j’avais juste envie de ne voir ni entendre personne, et de me morfondre dans ma solitude. J’étais vraiment dans une phase critique de mon existence.**
« Mon pauvre. Tu crois sérieusement qu’elle peut s’intéresser à toi? J’veux dire t’as tout pour toi on est d’accord sur ce point, sauf cette horrible chemise, mais t’es pas son style. Elle veut un musclé pour porter son sac, pas un intellectuel comme toi. »
Peter acquiesça, un peu tendu. Il écrasa sa cigarette et je réussi à lire la détresse dans ses yeux. Lycéen de terminale, il avait jeté inconsciemment son dévolu sur la jeune et belle Maïa, sans se rendre compte que c’était tout ce qu’il ne lui fallait pas. Il dévisagea Marie, assise en face de lui, lapant une gorgée de bière.
« Mais alors pourquoi est-ce qu’elle me plait?
Parce qu’elle est bonne.
Je t’interdis de parler d’elle comme ça !
Tous les mecs parlent d’elle comme ça, je ne vois pas pourquoi je m’en priverai. »Marie, c’était elle qui me plaisait. Ah oui, moi j’étais Pierre. Le garçon comme tout le monde. Celui qui a le même prénom que tout le monde, le même style que tout le monde, la même famille que tout le monde. Celui qui n’a rien vécu, et ne vivra jamais rien. J’étais condamné à être le stéréotype de l’être humain heureux. Marie au moins avait du caractère, de la présence. Peter était un penseur. Le genre de mec qui vient d’une autre planète, et épate tout le monde avec sa théorie sur le réchauffement climatique. Un beau parleur engagé, mais totalement perdu en matière de sentiments. Il tombe amoureux toute les semaines. Et donc, j’étais là. Assis entre les deux, accoudé sur la table, chassant péniblement la fumée qui s’échappait encore du mégot de Peter. Je ne supporte pas l’odeur du mégot qui brule. Enfin personne ne supporte cette odeur. Quoi qu’il en soit, j’ai glissé:
« Je pense juste que c’est psychologique… Elle est inaccessible, donc tu l’aimes. Enfin elle t’attire quoi… »
Marie éclata de rire et posa violemment son poing sur la table.
« Mais depuis quand tu penses toi, bonhomme? »
Voilà en quoi ma vie consistait. Me taire, et satisfaire les envies égocentriques et dominatrices d’une jeunesse en mal d’être. J’étais la tête de turc, le bouc émissaire, la personne dont on pouvait se moquer, puisqu’elle ne le prenait jamais mal de toute façon. Alors que je le prenais terriblement mal. Même elle, même avec ce visage, j’aurais voulu frapper Marie à cet instant. Au lieu de ça j’ai esquissé un sourire et j’ai soupiré. Exactement ce qu’elle attendait. Exactement ce qu’ils attendaient tous. Demain je retournerai en cours, et j’observerai, silencieusement, le balai incessant des remarques. Bonne journée en perspective…
**
« 23 euros 90, s’il vous plait monsieur ».
Non bien sûr que ça ne me plait pas. J’ai juste acheté de quoi petit-déjeuner et j’en ai pour 23 euros 90. Et puis cette caissière, ma jolie caissière du jeudi soir qui n’est pas là. Ça me déprime presque de ne pas attendre qu’elle encaisse mon argent. J’espère qu’elle va bien. Cette journée fut encore catastrophique, le rush pour rendre le projet marketing en temps et en heure, et cette foutue machine à café qui déconne toujours dans les périodes importantes, où une dose de caféine est indispensable pour survivre chaque heure. Je lui tends deux billets de vingt, elle me rend la monnaie.
« Merci, au revoir ».
Salut. 19H50. La rue est blindée, les voitures klaxonnent. J’avance, mon sac à dos négligemment jeté sur une épaule. C’est mon côté ado qui ressort, ça contraste avec le costume bien taillé, bien cher que je me suis acheté avant d’entrer ici.
« Simon ! Simon ! »
Voix familière. Ah, Annie. La nana à l’accueil, qui fait aussi standardiste. Elle me fait la bise, me demande ce que je fais là. Comme tout le monde, comme toi, je rentre de ce boulot de merde, rejoindre mon chat et ma télé.
« Eh bien, je viens de faire des courses et… voilà, je rentre à ma demeure
Tu veux venir boire un café, j’habite en haut de la rue? »Non merci. Je décline son invitation, j’ai finis tôt, et comme tous les jeudi, cette soirée est sacrée. Elle fait une moue déçue, me dit qu’on se ferra ça une prochaine fois, agite sa main pour me saluer et s’en va en avant, tandis que moi, je reste planté là. Une prochaine fois, c’est ça. Plutôt mourir que de contribuer à l’épanouissement de ta libido. On sait tous qu’elle vit seule, et qu’elle cherche l’âme sœur à tous les coins de rue. Ce n’est pas un mal, juste que moi, ça ne m’intéresse pas. Un passant me percute sans s’excuser. Je me décide à reprendre ma route. Le lycée Duras. A cette heure là il ne reste que les femmes de ménage. Ils ont de la chance, ces gosses. Dans quelques années ils seront tous aussi peu épanouis que moi, à raconter des conneries à leur boss pour lui faire croire que la campagne de vente du logiciel déchire, en s’enfilant 12 cafés. Finir à 23h parce qu’il faut finir les fiches, appeler les correspondants étrangers, régler des trucs du ressort des gestionnaires ou des informaticiens, parce que tout le monde se barre, et qu’on est en faillite. Parce que si je tiens à mon boulot, j’ai intérêt à faire celui des autres.
T’écris toujours aussi bien.